Ils sont rares les penseurs qui s’évertuent à insuffler à leurs thèses une dose d’optimisme. Les critiques acerbes sont gourmandes de louanges. Elles trouvent leur écho dans l’esprit de ceux qui préfèrent penser que « c’était mieux avant ». Ceux-là, Michel Serres les nomme les vieux grognons. Toutes les générations ont les leurs qui ne voient dans l’innovation que le mal et le contre-nature.

Lui n’est certainement pas de ceux là. Vendredi 1er mars, il était invité par l’École de la communication de Sciences Po1 pour parler de son dernier livre, Petite Poucette, paru l’année dernière2. Son discours très imagé – le titre de son livre désigne ceux qui naviguent avec leur pouce sur l’écran de leur smartphone – met à nu les évolutions du couple support/message qui permet à l’Homme de communiquer.
Les deux premières, l’écriture et l’imprimerie, ont bouleversé tous les domaines – droit, finance, géométrie, etc – en externalisant la mémoire. Alors que Gutenberg avait mis une partie du savoir sur nos étagères, la révolution digitale la place dans notre main. Petite Poucette et ses congénères, dont on dit qu’ils font partie de la génération Y, ont accès aux lieux, aux gens et à l’information. Et tenant en main le monde, ils disposent de tout maintenant.

Ce Petit Monde, celui d’Internet, s’inspire d’une expérience du psychologue Milgram3 qui, en 1967, avait déjà démontré que deux individus étaient toujours reliés par un nombre réduit de connexions sociales. Suivant une logique similaire, un physicien hongrois a estimé à dix-neuf le nombre maximum de clics qui relient toutes les pages web entre elles4. Une distance obsolète pour peu qu’on trouve le bon lien. Tout est alors proche et il suffit de lancer Google Earth pour pouvoir se balader dans des rues qui sont pourtant à des milliers de kilomètres.
Rome n’est ainsi pas plus près de Paris que de Bangkok tant qu’on dispose d’une connexion Internet. À peine a-t-on cliqué sur « envoyer » que l’email apparaît dans la boîte de réception de notre correspondant. Un acheminement que la poste aurait mis des jours, voire des semaines à accomplir, est désormais instantané. Et il n’y a pas que les écrits qui évoluent dans un univers d’immédiateté. La vidéoconférence permet de rassembler des individus présents dans différents pays en un seul lieu. Face à l’écran, la conversation est aussi fluide qu’à la terrasse d’un café. On n’attend plus désormais que les Google Glass et leur réalité augmentée pour oublier que nous ne sommes pas physiquement ensemble quand nous dialoguons sur Internet.
Progressivement, le digital s’aventure donc à camoufler la réalité des distances dans le monde physique. La start-up Cardrops dépose les colis commandés sur Internet directement dans les véhicules de ses clients. Le livreur géolocalise la voiture, en ouvre le coffre à l’aide d’un système préalablement installé et un sms est automatiquement envoyé pour confirmer la livraison. Peu importe qu’il ait voyagé en train ou en camion, le paquet semble sorti tout droit du Petit Monde.

citation-serres

Si les distances sont annulées, alors il n’est nul besoin de s’appliquer à concentrer l’information dans le monde physique. Michel Serres s’étonne ainsi de voir tant de gens réunis dans l’amphithéâtre pour l’écouter alors qu’ils auraient pu le suivre en visioconférence depuis leur salon.
L’information est distribuée à tous et il serait vain de considérer son auditoire comme ignorant alors qu’il dispose de multiples appareils sur lesquels taper votre nom ou celui de votre domaine d’expertise. C’est pourquoi les marques doivent prendre en considération l’évolution du parcours d’achat. Les consommateurs se renseignent sur les produits qu’ils envisagent d’acquérir, lisent des critiques de presse et surtout des avis de clients sur Qype, Foursquare ou encore Booking. Ils sont ainsi rarement néophytes lorsqu’ils poussent la porte d’une boutique.
Tenant en main les lieux et l’information, Petite Poucette accède aussi aux personnes de manière immédiate. Sur Facebook, elle trouve les photos de vos dernières vacances, sur LinkedIn elle étudie votre CV et sur Twitter elle se renseigne sur le candidat de The Voice que vous soutenez. En un glissement du pouce elle vous contacte ou alors vous retrouve dans le bar dans lequel vous vous êtes géolocalisé vingt minutes plus tôt.

Mais malgré le caractère social et communautaire d’Internet, les vieux grognons qualifient Petite Poucette d’individualiste :
« Regardez-les dans le RER avec leurs écouteurs … » disent-ils d’un air dédaigneux. Certes, Petite Poucette a tendance à développer plus de liens faibles que de liens forts. Une chance d’ailleurs pour les communicants puisque l’on sait grâce aux travaux de Coleman, Granovetter et Burt5 que les liens faibles permettent une meilleure circulation de l’information. Mais elle semble bien plus sociable que ses aïeux dans les transports, puisqu’elle au moins, y communique à l’aide de son smartphone.

Ce n’est pas d’un paradoxe dont il est question, mais plutôt d’un décalage. Les anciennes appartenances ne peuvent plus recruter de la même manière avec le digital. En totale opposition avec la vox populi, Michel Serres se délecte de la grève des footballeurs de l’équipe de France lors de la coupe du Monde de Football de 2010. Ne plus savoir faire équipe, c’est tout simplement être moderne. En effet, aujourd’hui il n’y a plus un prof, plus un chef de parti, plus un pape qui sache créer l’adhésion.

Le passage d’un modèle de communication où il y avait peu d’émetteurs pour beaucoup de récepteurs à un modèle où le nombre d’émetteurs égale celui des récepteurs a bouleversé nos rapports interpersonnels. Notre individualisme grandit de pair avec notre capacité à sociabiliser. Exploitant cette tendance, Heineken a facilité la rencontre entre des festivaliers en leur permettant de générer des QR Codes personnalisés6. Les codes, imprimés sous forme de stickers pour pouvoir être collés aux vêtements, dévoilaient, une fois scannés, un aspect de la personnalité des participants. La réussite de l’opération témoigne ainsi de la nécessité d’aider les gens à briser la glace via des mécaniques digitales.
Si les liens sociaux sont aujourd’hui bouleversés, c’est très certainement car les internautes naviguent dans un espace pourvu de bien moins de normes que notre espace métrique.
En effet, au-delà des bouleversements de l’espace-temps, il y a du changement au niveau juridico-politique.
Michel Serres présente ainsi Internet comme une zone de non-droit. Pour autant, il tend à nuancer ce propos et le dédramatise au regard de l’Histoire. On porte selon lui beaucoup trop d’importance au droit alors que dans une société il y a toujours eu des zones de droit comme des zones de non-droit. La forêt était jadis une zone de non-droit infestée de malandrins et de voleurs. Pourtant le nom de Robin des Bois est évocateur puisqu’il réfère à la Robe du magistrat. Il incarne donc le droit naissant dans un lieu qui en était dépourvu. C’est dans ce sens que Michel Serres tacle la volonté des institutions de légiférer sur Internet selon des modalités anciennes et inadaptées comme dans le cas d’Hadopi par exemple. Il incombe à Petite Poucette et à ses amis « digital natives », et non aux institutions obsolètes, de désigner les règles de l’Internet de demain. Michel Serres peut être optimiste quand on voit que des mécaniques comme le crowdsourcing proposent déjà une régulation et une normalisation du Petit Monde. En effet, de nombreux artistes prennent le contre-pied de la gratuité et du piratage sur Internet en faisant participer financièrement leur public via des plateformes telles que KissKissBankBank. Ils ont ainsi monétisé leur travail selon une logique qu’ils ont eux-mêmes créée.

Pour conclure, on peut s’interroger sur ce que l’homme conserve en lui une fois que les fonctions cognitives sont externalisées dans la machine et que l’on n’éprouve plus le besoin d’entraîner sa mémoire ou ses capacités de calcul. Un étudiant s’en est inquiété pendant la conférence. Mais Michel Serres, toujours aussi rassurant, lui a répondu qu’en se libérant de nos fonctions cognitives, nous avons plus d’opportunités de creuser notre imagination et de développer nos capacités d’invention. Aujourd’hui le Big Data permet de réaliser des prédictions précises dans beaucoup de marchés. Mais si l’on suit la maxime de Montaigne, qui n’hésitait pas à déclarer « Je préfère une tête bien faite à une tête bien pleine », on reste convaincu qu’on aura toujours besoin de la créativité d’un cerveau humain pour exploiter ces ressources. Le Big Data ne remplacera ainsi jamais La Big Idea.

 

1. Interview de Michel Serres lors de sa venue à Sciences Po – http://bit.ly/Z6nFid
2. SERRES Michel, Petite Poucette : Le monde a tellement changé que les jeunes doivent tout réinventer : une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d’être et de connaître, 2012, Paris : Editions Le Pommier
3. L’expérience de Milgram en vidéo – http://bit.ly/Z0PAht
4. VANHEMERT Kyle, « You’re never more than 19 clicks from the other end of the web », Fastcodesign – http://bit.ly/15uWOhy
5. GRANOVETTER, M. S., «The Strength of Weak Ties», American Journal of Sociology 78 (6): 1360-1380 (1973). Coleman, J.S. «Social Capital in the creation of human capital» American Journal of Sociology 94: 95-120 (1988).
BURT, R. (2001) «Structural Holes versus Network Closure as Social Capital», in: Social Capital. Theory and Research, ed. by Lin, N., Cook, K. & Burt, R.
6. Heineken U-Code – http://bit.ly/X2pKxD